Tolstoï, Léon | 1867 – 1869 | La Guerre et la Paix [orig. Война и мир] | Bibliothèque de la Pléiade, Editions Gallimard, 1952, réédition 2017 | 1620p.
J’ai mis longtemps avant de me décider à relire La Guerre et la Paix. Je l’avais lu il y près de cinquante ans en Néerlandais – Oorlog en Vrede – dans la traduction de René de Vries, publiée en 1965 chez Bigot & Van Rossum à Blaricum. C’était une édition peu attrayante (très petites lettres) et une traduction qui n’incitait pas à vraiment à (re)lire ce grand roman. Apart le russe on avait également traduit tout les passages écrit par Tolstoï en français, langue que parlait au début du XIXème siècle l’aristocratie Russe. Pour cette raison et bien qu’il existe maintenant une bien meilleure traduction Néerlandaise (la traduction des conversations en français sont cité en bas de page) – j’ai décidé de relire La Guerre et la Paix en français.
La Guerre et la Paix commence en 1805 alors que Bonaparte vient de se faire couronner empereur. Face à lui s’arme une coalition des grands pays européens qui va de l’Angleterre à l’Autriche et tente de limiter ses ambitions expansionnistes. Ce “monstre corse qui détruit le repos de l’Europe” est l’objet de toutes les conversations dans les salons de Pétersbourg et de Moscou, les deux capitales russes, où l’on se prépare à la guerre. Tout au long du roman, Tolstoï fait alterner les scènes de guerre et les scènes mondaines, et se mêler grande et petite histoire, en faisant se croiser des personnages historiques et des êtres de fiction. D’un côté, il nous emmène sur les champs de bataille (Austerlitz et Borodino), de l’autre, il nous nous fait entrer dans les salons et domaines de la grande aristocratie russe. A la guerre, des soldats se battent, doutent, ont peur, s’interrogent et intriguent pour les meilleurs places, les récompenses et les décorations ; à l’arrière, c’est la paix, on danse, on joue aux dés et aux cartes, on boit du champagne, et l’on intrigue pareillement, on cherche des maris riches pour les filles sans dot et des postes avantageux pour les garçons sans fortune.
Le roman se concentre autour de deux grandes familles, les Rostov et les Bolkonski, deux familles d’aristocrates qui vont être impliquées de près ou de loin dans les orages de la guerre, et autour desquelles gravitent une kyrielle de personnages secondaires qui illustrent une quantité de profils humains. Tout un microcosme se déploie au fil des pages sous nos yeux : on y aime, on y pleure et on y meurt. Et on ne peut imaginer de familles plus différentes que ces deux-là. La famille Rostov est toute en bienveillance et en tendresse, en joies, en plaisirs et en laisser-aller, tandis que la famille Bolkonski est totalement soumise à la tyrannie du père, l’autoritaire prince Nicolas Bolkonski, un vieillard acariâtre, et à l’adoration de Dieu, tout n’y est que rigueur, contrainte et tristesse. Un contraste qui s’incarne en la figure du sombre prince André Bolkonski et en celle de la lumineuse, gaie et passionnée Natacha Rostov, le feu follet de l’histoire. Et c’est le comte Pierre Bezoukhov qui fait le lien entre ces deux familles, un personnage de bon gros un peu pataud, dans lequel il semble que Tolstoï ait mis beaucoup de lui-même. En observateur avisé de la comédie humaine, l’auteur déploie une magnifique galerie de portraits : le ténébreux prince André, toujours malheureux, Pierre Bezoukhov, généreux et désarmant, l’impertinente et belle Natacha, Nicolas Rostov l’impulsif un peu naïf, la vénéneuse Hélène Bézoukhov (née Kouraguine), la sotte Véra Berg (née Rostov), la douce Sonia, l’intrigant Basile (Kouraguine), son fils l’obséquieux Boris, le prodigue comte Ilia Rostov, la dévouée princesse Marie Bolkonskaia, quelques langues de vipères, quelques escrocs, et beaucoup d’autres qui gravitent autour de ceux-là et que l’on croise dans les salons ou sur les champs de bataille. Mais Tolstoï ne tombe jamais dans la caricature, au contraire, il fait souvent preuve de beaucoup de psychologie pour expliquer le comportement de ses personnages, envers lesquels il fait même preuve parfois de malice (quand il se moque des imbéciles). Sur cette masse, tranchent Pierre Bezoukhov et André Bolkonski, tous deux en proie à une douloureuse quête existentielle.
Dans les salons comme sur le champ de bataille se joue la même comédie sociale pour gagner les faveurs des puissants, on est y généralement plus motivé par l’ambition et la cupidité que par l’intérêt général. Si, sur le champs de bataille, Tolstoï n’échappe pas à une certaine vision romantique de la guerre, il ne néglige ni son côté absurde, quand la victoire échappe toujours à tous les plans, ni son côté sauvage avec des milliers d’hommes s’affrontant dans le brouillard, ni son côté dramatique avec des milliers de morts et de blessés qui agonisent dans la solitude, ni son côté sordide avec les soldats qui crèvent de faim, volent et pillent, ni son côté tactique et politique avec la rencontre en grandes pompes de deux empereurs, ni son aspect tragique : “Un pas au-delà de cette ligne, semblable à celle qui sépare les vivants et les morts, et c’est l’inconnu de la souffrance et du trépas. Et que trouvera-t-on là-bas? […] Tout le monde l’ignore et tout le monde désire le savoir.” (p. 178)
Ce qui frappe tout au long du roman, c’est le profond fatalisme de Tolstoï : “parce que tout n’arrive pas toujours comme on le prévoit et que la guerre et la parade font deux.” (p. 193). Il s’interroge constamment sur la place de l’homme dans l’histoire, et la question du libre arbitre face à des événements qui nous dépassent. La guerre est l’occasion de montrer combien tous les plans et toutes les stratégies échouent devant des contingences banales et totalement imprévisibles. Les Russes ont très peur de Napoléon auquel ils attribuent des super pouvoirs, la campagne de Russie va démontrer au monde que le génie militaire ne résiste pas à l’hiver russe. Pour Tolstoï, le libre-arbitre n’existe quasiment pas, l’homme n’est qu’un jouet dans la main du destin, et plus on est haut placé dans l’échelle sociale, plus on a apparemment de pouvoir, moins on est libre.
Néanmoins, c’est aller trop loin de voir un présage de révolution dans la description de la vie fastueuse, oisive et futile, menée par ces riches aristocrates qui dilapidentr allègrement dans une vie de luxe et de débauche une fortune qui provient du labeur de leurs serfs .
Voir aussi:
Le résumé détaillé: http://dictionnaire.sensagent.leparisien.fr/Guerre_et_paix/fr-fr/
ainsi que: https://raoullupin.tumblr.com/post/122976468721/l%C3%A9on-tolsto%C3%AF-la-guerre-et-la-paix-1865-1869